Concordance entre l’ADN et la généalogie…

Les résultats de tests d’ADN peuvent-ils servir aux généalogistes ?


 

Auteur:  Suzette Leclair, genéalogiste
Membre de la SGCF, SGQ & SGCE


Les résultats de tests d’ADN, mitochondrial ou chromosome Y, sont particulièrement d’une grande utilité lorsqu’il y a un manque de documentation dans une recherche généalogique. Certains registres sont manquants suite à un feu, une inondation, ou encore ont été détruits lors de malheureux évènements comme ce fut le cas en Acadie. Les tests d’ADN ne peuvent remplacer la documentation manquante comme telle, mais plutôt apporter une confirmation quant aux origines ethniques d’ancêtres de certaines lignées incertaines. Leurs résultats peuvent servir d’outils lors d’une recherche généalogique difficile, tant et aussi longtemps que cette recherche respecte les règles établies en matière de généalogie.

Récemment, Tom McMahon, un des auteurs de l’article publié en 2007, sur les origines génétiques de Catherine Pillard, attira mon attention sur un article publié sur le blog internet, Généalogie Génétique, dont l’auteur est Jacques Beaugrand, fondateur et administrateur du Projet ADN d’Héritage français. Ce blog fut créé en août 2008, suite à la controverse générée lors de la publication de l’analyse des résultats d’ADN mitochondrial de quatre descendants de Catherine Pillard. Il est des plus informatifs à plusieurs points de vue, et mérite d’être lu. 

À ma grande surprise, l’article de Jacques Beaugrand, en date du 13 septembre 2011 stipule que la signature génétique de Gilette Banne, une Fille du Roi originaire du Calvados, est en fait identique à la signature génétique de l’ancêtre, Catherine Pillard !

Étant donné que la signature génétique de Gilette Banne existe déjà et se trouve sur le site même de French Heritage Family Tree DNA, dont l'Administrateur est Jacques Beaugrand, pourquoi ce dernier chercherait-il à associer la signature génétique de Gilette Banne (Haplogroupe H1) à celle de Catherine Pillard (Haplogroupe A10)?

BANNE Gillette 1636-1672 (Fille à Marier)
209115     Bianco     Isabelle Boire (née vers 1610)     Haplogroupe: H1     

HVR 1 Mutations: 16051G, 16093C, 16274A, 16311C, 16519C
HVR 2 Mutations: 151T, 152C, 263G, 309.1C, 315.1C
(source: Family Tree DNA - French Heritage)

Techniquement, deux personnes non apparentées ne peuvent posséder une signature génétique identique. Dans un article publié le 22 juin 2010, intitulé « La Triangulation », Jacques Beaugrand écrit ceci : «Vos signatures ADN-mt et ADN-y sont, c'est certain,  les signatures  de vos ancêtres respectifs en matrilignage et en patrilignage. C'est une vérité de La Palice. »[1] 

Et dans le même article, on peut lire un peu plus loin : «Les énoncés qui sont faits en généalogie génétique doivent être bien formulés et testables.  Par testable, il faut entendre *vérifiable*. Si l'énoncé est une hypothèse, celle-ci doit être formulée de telle sorte qu'elle puisse être rejetée ou, au contraire, qu'elle puisse être supportée par les faits. Ainsi, l'hypothèse que vous descendez de la Fille du Roi Françoise PILOIS est testable puisqu'il est possible de faire les recherches documentaires appropriées et de le *démontrer*. Les généalogistes disent *prouver* mais c'est un abus de langage ontologique. Seuls les énoncés logico-mathématiques sont *prouvables*. »

D'avancer l'hypothèse que Gilette Banne et Catherine Pillard, deux Filles du Roi non apparentées, puisse posséder une signature génétique identique, alors que leurs résultats respectifs d'ADN ont fait la preuve qu'elles appartenaient à deux haplogroupes tout à fait différents, soit H1 et A10, était suffisant pour piquer ma curiosité de généalogiste, et me permettre de mettre en doute la véracité de la généalogie présentée pour supporter cet énoncé. Et pourtant, comme on peut le constater, l’auteur n’est pas étranger aux règles établies en généalogie, où l’on se doit de tout vérifié et documenté avant d’en arriver à une conclusion.  

Voici un exemple typique d’une lignée matrilinéaire menant  à une fausse conclusion[2], tout simplement parce que la généalogie n’a pas été vérifiée, mais aurait pu l’être sans aucun doute;  une erreur fréquente commise par plusieurs internautes, glanant des parcelles d’informations généalogiques ici et là sur la toile…

Text Box: Une concordance avec l'haplotype de Catherire PILLARD
Mardi, le 13 septembre 2011
Une des femmes listées plus bas fait-elle partie de votre matrilignage? Il semble que ce matrilignage (et ceux qui en descendent) possèdent un ADN mitochondrial appartenant à l'haplogroupe A, plus précisément A10 et que les mutations qu'il contient concordent parfaitement avec celles de l'ADN-mt de Catherine PILLARD pour les régions HVR1 et HVR2. 
Il est donc possible que ce soit le même haplotype (signature) que celui de Catherine PILLARD.  Celui-ci serait arrivé au Canada avec la Fille à marier Marie Gilette BANNE (fille de Isabau BOIRE m: Marin BANNE bf 1626, Argences Calvados : 140020, France) 
Voici la liste de ces femmes:
Grace Louise ALLEN
Marie Denise TRUDEAU
Delphine BACHAND
Julie BABEAU
Julie GUIMOND
Marie GAUTHIER
Marie Marguerite CHARON
Marie-Anne REGUINDAU JOACHIM
Marie CHARBONNEAU
Marguerite DENOYON (ou DENOYAN)
Marie CHAUVIN
Marie Gilette BANNE (Fille à marier)
Isabau BOIRE (m: Marin BANNE bf 1626, Argences (Calvados : 140020), France)
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme généalogiste, le sujet de l’ADN et ses implications me fascine, malgré le fait que son côté technique me soit comme une langue étrangère. Bien qu’il s’agisse d’une science mal connue au niveau généalogique, il s’agit tout de même d’un outil additionnel pouvant servir de guide lors d’une recherche généalogique, surtout lorsque nous sommes en manque de documentation.  

Puisque l’hypothèse d’une signature identique (Haplogroupe) pour deux individus donnés n’ayant aucun lien de parenté me semblait hors du commun, sinon impossible, il me fallait donc examiner de plus près la lignée matrilinéaire de Grace Louise Allen, telle que présentée par Jacques Beaugrand, et d’y chercher la faille ou le lien manquant, en vérifiant la documentation de chacune des générations menant à Gilette Banne.

Delphine Bachand

C’est en arrivant à la génération de Delphine Bachand que je me rappelai avoir déjà fait ce cheminement au cours d’une recherche, mais laquelle…? Après consultation auprès de Johan Robitaille, une des recherchistes sur le projet d’ADN de Catherine Pillard, elle me mentionna une recherche effectuée en 2008 pour une de ses amies, Elizabeth Colon Parker[3], dont la généalogie menait à Gilette Banne, mais dont les résultats d’ADN mitochondrial étaient identiques à ceux de John Croteau, un des participants à ce projet, dont la lignée matrilinéaire allait tout droit à Catherine Pillard. Élizabeth lui avait fait parvenir sa banque de données dans l’espoir que nous arrivions à trouver l’erreur, si erreur il y avait.

N’ayant que très peu d’expérience en généalogie, elle avait admis candidement avoir recueilli sur le web, la majorité des informations contenues dans sa base de données, plus particulièrement parmi les arbres généalogiques publiés sur le site d’Ancestry.com. Il fallait donc refaire cette recherche dans son ensemble. Toutefois, il n’avait pas été possible à cette époque, de faire la preuve de l’identité des parents de Delphine Bachand, puisque son acte de mariage n’était pas disponible, pas plus que les actes de baptême de ses enfants. Les recensements canadiens et américains n’étant pas tous indexés en 2008, le couple demeurait introuvable Et nous en étions restées là dans cette recherche, étant au beau milieu d’une controverse de taille concernant les origines de Catherine Pillard, et de plus, nous avions  retracé quatre autres résultats d’ADN identiques aux quatre premiers participants, dont il nous fallait compléter les généalogies.  Une comparaison avec les données généalogiques provenant de la base de données d’Élizabeth Colon Parker me permit de constater qu’elles étaient en tout point identiques à celles telles que présentées sur le blog de Jacques Beaugrand. Raison de plus pour douter de la validité de cette lignée menant à Gilette Banne; il nous fallait compléter cette recherche inachevée.

Cette fois, la chance nous a souri, car les ressources généalogiques disponibles sur le web ont de beaucoup évolué depuis 2008 ! Dans un premier temps, sur le site de New York Genealogy Trails[4], on retrouve la transcription des actes de BMS de la paroisse de St-Patrick de Chateaugay, comté de Franklyn, dans l’État de New York[5]. On y retrouve 8 baptêmes d’enfants du couple Hormidas Trudeau et de son épouse, Delphine Bachand. Et on note la présence de quelques uns des membres d’une famille Bachand qu’il nous a été possible d’identifier à l’aide de divers actes retracés dans cette même paroisse.

Text Box: NOM                                    Baptême            Naissance                     Parents                                      Parrain/Marraine
Trudeau     Elisa                     29 Nov 1887        17 Nov 1887    Hormisdas & Delphina Bachan       Edward Martineau & Rose Delima Senecal
Trudeau     Henry                   11 Jul 1880            6 Jul 1880       Hormisdas & Delphina Bachan       Peter Bachan & Odilia Thibault
Trudeau     Hormisdas             5 Feb 1878           3 Feb 1878      Hormisdas & Adelphina Bachan     Onesime Fournier & Henrica Dubois
Trudeau     Malvina                30 Apr 1882        20 Apr 1882     Hormisdas & Delphina Bachan       David & Rosalia Labonte
Trudeau     Maria Anna           2 Sep 1876         22 Jan 1876       Hormisdas & Delphina Bachan       Narcisse Laraby & Prudentia Bachan
Trudeau     Maria Denisa       31 Jan 1886           5 Jan 1886       Hormisdas & Delphina Bachan       Joseph & Louisa Martineau
Trudeau     Moyse                   29 Nov 1887      17 Nov 1887      Hormisdas & Delphina Bachan       Louis & Alphonsina Menard  (twin of Elisa)
Trudeau     Narcisse                27 Nov 1883      10 Nov 1883     Hormisdas & Delphina Bachan       Xavier Bedard & Exilda Labombarde
 
 

 

 

 

 

 


New York Genealogy Trails, registre de la Paroisse de  St Patrick de Chateaugay, Franklyn, NY;  Microfilm FHC 1450729 items 9-16

Il s’agit de la famille Louis Bachand dit Vertefeuille et de Placide Achin. Au registre des décès et sépultures de St.Patrick de Chateaugay, on note le décès de Louis Bachand, âgé de 58 ans, le 26 septembre 1864 suivi de sa sépulture dans le cimetière de la paroisse,  le 18 septembre 1864 (lot individuel #11); son épouse Placide Achin décède le 17 mars 1871, âgée de 69 ans, et sera inhumée le lendemain dans le cimetière de la paroisse (lot individuel #101). 

Ces quelques informations nous ont permis de retracer la famillede Louis et Placide, au recensement canadien de 1851, à la paroisse de St-Rémi de Napierville, grâce à l’index de FamilySearch.org. Ce recensement nous donne quelques informations pertinentes à cette recherche; on note la présence de Louis Bachant, de son épouse « Tharsile » Achin, et de leurs enfants Moyse, Lina D. (Denise), Domithilde (Mathilde), Prudence, Pierre et la petite dernière et non la moindre, Delphine âgée de 2 ans. (Source: 1851 Canada East Census – Paroisse de St-Rémi de Napierville, page 123 (Ancestry #123/150)

En tenant compte qu’en réalité, le recensement canadien de 1851 a eu lieu en 1852, Delphine dite âgée de 2 ans serait née vers 1849/1850. Au registre de la paroisse de St-Rémi de Napierville, le 10 février 1850, on note le baptême de Marie Delphine BACHAMPS, née la veille, du légitime mariage de Louis Bachamps, cultivateur et de Placide Hachin.

 
1850 St-Rémi de Napierville - Drouin microfilm #0251 1278 Image 6/46

Selon le recensement américain de 1900 à Woonsocket, Rhode Island, on note que Delphine Bachand, née au Canada et épouse d’Hormidas Trudeau, aurait migré vers les États-Unis aux environs de 1857. Ce qui est consistant avec le résultat de nos recherches. Toutefois, comme c’est aussi le cas de plusieurs, on note une grande diversité quant aux âges énoncés dans les différents recensements de 1900, 1905, 1910 et 1920 à Woonsocket, Rhose Island, où s’était établie la famille après leur départ de Chateaugay NY. 

En partant de l’information obtenue au sujet des parents de Delphine Bachand, il nous faut maintenant remonter cette lignée matrilinéaire.

- Placide ACHIN dite ST-ANDRÉ (Antoine & Françoise Varry)
    m. 1833-01-29 St-Antoine-de-Pade de Longueuil (Chambly) Qc
    Louis Bachand dit Vertefeuille, veuf de Sophie Favreau (Louis & Amable Dubois) 

- Françoise VARRY (Joseph & Françoise Benoit)
    m. 1800-11-10 St-Antoine-de-Pade de Longueuil (Chambly) Qc
    Antoine Achin dit St-André (Pascal & Archange Pagé

- Françoise BENOIT (Toussaint & Marie Louise Rouillé-Lamarche)
    m. 1775-02-06 St-Antoine-de-Pade de Longueuil (Chambly) Qc
    Joseph Varry (Charles & Magdeleine Thuot)

- Marie Louise ROULIER dite Lamarche (Joseph & Marie Joseph Adam)
    m. 1750-10-12 St-Antoine-de-Pade de Longueuil (Chambly) Qc
    Toussaint Benoit (Joseph & Marie Joseph Goyau)

- Marie Joseph ADAM dite Laramée (Guillaume & Catherine Charron)
    m. 1728-10-18 St-Antoine-de-Pade de Longueuil (Chambly) Qc
    Joseph Roulier dit Lamarche (Pierre & Elizabeth Drouet)

- Catherine Charron (Pierre & Catherine Pillard
    m. 1702-02-24 St-Antoine-de-Pade de Longueuil (Chambly) Qc
    Guillaume Adam (Guillaume & Marguerite Nicolet) de Ste-Geneviève-en-Caux, Dieppe, Normandie

Conclusion

Nous pouvons maintenant démontrer, sans l’ombre d’un doute, que la lignée matrilinéaire de Grace Louise Allen, aïeule maternelle d’Elizabeth Colon Parker, remonte à Catherine Charron, née vers 1680, fille de Pierre Charron & Catherine Pillard/Pillat.

Voici la liste à ce jour, des généalogies vérifiées de dix personnes dont les tests d’ADN mitochondrial ont donné des résultats totalement identiques, descendants de quatre des huit filles de Catherine Pillard : 

  • Nicole Boutin (Catherine Charron, l'aînée & François Chagnon) 

  • John Croteau (Marie Louise Charron & Michel Colin)
  • Sandra McGrath (Catherine Charron, l'aînée & François Chagnon)
  • Mark Godard (Anne Charron & Pierre Goguet)
  • Todd Jaarsma (Catherine Charron, l'aînée & Daniel Tétreault, mariage #2)
  • Elizabeth Anne Parker (Catherine Charron, la cadette & Guillaume Adam)
  • Esther Lucille Mercer (Catherine Charron, l'aînée & François Chagnon)
  • Olive Lavina Young (Catherine Charron, l'aînée & François Chagnon)
  • Georgina Paquette(Catherine Charron, l'aînée & François Chagnon)
  • Louetta Antaya (Catherine Charron, l'aînée & François Chagnon)

Les quatres dernières personnes apparaissant sur cette liste, ayant des résultats d’ADN mitochondrial identiques aux six autres participants du projet d’ADN de Catherine Pillard, ont été retracées en février 2008 sur le site de Sorenson Molecular Genealogy Foundation. Leurs généalogies ont été complétées mais n’ont pas été publiées, faute d’avoir obtenu l’autorisation nécessaire des individus ayant fait analyser leur ADNmt.

Voilà donc un excellent exemple de l’usage des résultats d’ADN pouvant servir d’indice aux généalogistes en manque de documentation, à la condition évidemment de suivre les règles de base de toute recherche généalogique : toujours vérifier et documenter tous les faits et évènements, sinon vous risquer fort de vous retrouver dans l’arbre (généalogique) de votre voisin !

 

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